Mustang - 1998

 

Même s'il porte le nom de royaume, le Mustang ou Pays de Lo, n'est pas, à proprement parler, un pays indépendant : son roi est vassal du souverain du Népal et ne règle que les affaires purement locales.
Le pays consiste en une grande vallée, celle de la Kali Gandaki qui prend sa source non loin de la capitale Lo Mantang.
L'altitude moyenne du pays est supérieure à 5.000m et son territoire de 1200 km2, grand comme la moitié du Grand Duché de Luxembourg, est peuplé par 7.000 habitants, bouddhistes Sakya pour la grande majorité.

Jusqu’au début du 20ème siècle, le commerce du sel permit au pays une existence prospère. Venant des hauts plateaux tibétains, le sel était acheminé vers l’Inde en suivant le cours tourmenté de la Kali Gandhaki, axe de passage quasi obligé pour rejoindre les plaines du sud-ouest. Le commerce enrichissait les marchands Mustani et permit aux Princes de construire de riches temples et palais au milieu des champs de céréales qui bordaient la vallée.

L’arrivée en Inde de sel en provenance de la mer tua l’activité commerciale et força le petit royaume au repli sur lui-même. Le soutien par la CIA aux nombreux guerriers Kampa réfugiés au Mustang lors de l’invasion du Tibet par les troupes chinoises en fit un endroit plus secret encore.

Aujourd’hui, le Mustang accorde annuellement un maximum de 1000 permis de visite aux étrangers et interdit toujours l’usage de caméras et de vidéos.



                    


La rivière Kali Gandaki descend des hauteurs de l’Himalaya et, après avoir changé plusieurs fois de nom et pénétré en Inde, se jette dans le Gange.
Son cours tumultueux et les très fortes variations de son niveau ne permettent pas la navigation. Elle est cependant la colonne vertébrale et la mère nourricière du Mustang ; c’est dans sa proximité immédiate que se trouvent les rares terres cultivables qui permettent aux habitants de survivre.
Au plus fort de l'hiver, lorsque ses eaux sont gelées, elle sert aussi de voie de passage, bien plus aisée que le piste d'altitude.


                     

Dans ce pays sans électricité, sans téléphones et sans routes, seul un sentier relie Jomsom, dernier aéroport aux portes du Mustang, à Lo Mantang, la capitale. C’est par cette voie que transitaient jadis les caravanes de dzo (croisement de yak et de taureau) qui descendaient le sel vers les plaines. C’est par ce même chemin non carrossable que remontent encore aujourd’hui les marchandises en provenance de la vallée.

La piste s’étire dans les éboulis qui bordent la rivière, grimpe des cols abrupts, s’élève à près de 4000 m, s'attarde près de quelques stupas, traverse les principaux villages, paresse dans les champs de céréales et, après une semaine, finit épuisée à la vieille forteresse médiévale de Lo Mantang.
On y croise des porteurs menant leur lourde charge d’un village à l’autre, quelques lamas en robe pourpre portant la bonne parole au prochain monastère, des chevaux chargés de sacs de grain et, à l’abord des villages, des ribambelles de gosses dépenaillés.
En quinze jours de randonnée, nous n’aurons pas rencontré un seul étranger.


                   

Pendant des heures, où que l’on regarde, l’environnement est minéral : pas un arbre, pas un champ, pas une trace de vert. Rien que roches, éboulis, montagnes érodées aux flancs pastel, offrant mille nuances de noirs, de gris et d’ocres. Tout sauf la monotonie. Ou plutôt : rien, mais une découverte permanente.
Et l’on se met à aimer ces paysages monochromes où l’économie des couleurs traduit parfaitement la rudesse de la vie.


                    

Ce matin-là, nous avons visité le riche monastère de Geling, perché sur un piton qui domine le petit village aux toits en terrasses. Les couleurs ocre orangé du bâtiment et les clairs-obscurs qui tapissent les différentes salles aident à créer une atmosphère de recueillement et de prière. Utile avant d’entamer la longue marche vers la passe du Nyi La.

Chaque montée vers un col offre le même espoir : la découverte d’un "autre coté" somptueux. C’est cette attente qui rend plus légers les efforts de l’ascension. Ici, à 3960m, une fois de plus la découverte des horizons procure cette ivresse de l’infini. Tout est si loin et si près à la fois. 
Les drapeaux de prières multicolores flottent au vent, accrochés entre deux perches. Ils rappellent notre fragilité.

L’arrêt est obligatoire, les offrandes aussi. Nos porteurs accrochent un bout de tissu ou jettent dans le ciel quelques chevaux de vent, ces petits papiers sur lesquels sont imprimées des prières. Et tous, nous déposons un caillou ramassé dans la vallée et que nous avons tenu au creux de la main pendant la longue ascension. C’est bon pour le Karma …


                     

De partout qu’on le contemple, le pays de Lo offre le même aspect d’infini désertique. Mais les lourds nuages qui viennent butter contre l’Himalaya ont appris à faire jouer le soleil entre les vallées, offrant d’incroyables palettes contrastées d’ombre et de lumière.
Spectacle grandiose et en perpétuelle mouvance dont le voyageur ne parvient pas à se lasser.


                    

En cette saison, les horizons ne se découvrent que rarement. Mais lorsqu’ils se dégagent, c’est pour laisser apparaître les sommets enneigés des montagnes mythiques: le Nilguiri (7061 m) ou, plus loin, la chaîne des Annapurna coiffent l’horizon de leur majesté.


                     

Remontant une profonde vallée latérale, la piste creusée dans la falaise longe un affluent de la Kali Gandaki. Sur l’autre rive, autour de Tashi, un savant système de canaux a permis de récupérer l’eau de la rivière et d’irriguer les cultures de sorgho et de mil.  Réduites en bouillie et délayées dans du thé, ces céréales forment le tsampa qui constitue la base de l’alimentation locale.


                    

La jeune femme poussa un cri d’étonnement. Je venais de sortir de mon sac la copie du premier reportage de Michel Peissel sur le Mustang, paru en 1965 dans National Geographic Magazine. Elle regardait avec insistance une des photos et n’arrêtait pas de parler avec grande animation. Nous ne comprenions rien, bien sûr, à son émotion. Lorsque notre guide l’interrogea, elle dit reconnaître sur une des photos une des maisons de son village, situé à deux heures de là. Et, elle en était persuadée, la jeune femme à l’avant-plan devait être sa grand-mère, décédée il y a deux ans.


                     


Les longs murs de manis (pierres sur lesquelles sont gravées des prières) sont fréquents dans tout l’Himalaya bouddhiste, du Ladakh au Boutan. Ils protègent les voyageurs dans leurs aventureuses pérégrinations. Celui qui garde l’entrée du verdoyant village de Ghami offre la particularité de s’étendre sur plus de 600m. La tradition affirme qu’il symbolise l’intestin d’une démone terrassée par Padmasambaba, le fondateur du bouddhisme tibétain. 

Comme nous longeons cette interminable construction, un cavalier s’approche. Il arrête son cheval blanc à nos côtés et nous regarde longuement, un énorme sourire ornant la sérénité de son visage rond. C’est un moine qui revient d’une cérémonie à Lo Mantang. Sa longue robe lie-de-vin s’accorde presque parfaitement à son anorak rouge vif et ses Nike flambant neuves. Quant à sa casquette des "Chicago Bulls" …


                    

J’avais passé un long moment avec des enfants à l’entrée du village de Ghami. Près du bassin lavoir, nous avions échangé jeux et chansons et je leur avais tiré quelques photos Polaroïd. Maintenant, je me promenais solitaire dans les ruelles paresseuses du village. Il devait être 13 heures et le soleil jouait avec les ombres des maisons. A défaut de luxe, dans la chaleur du midi, tout est calme et volupté. Soudain, une silhouette féminine traverse furtivement un rai de lumière, disparaît puis reparaît, hésitante. Un signe discret de la main ; elle se détourne ; puis, timidement, m’invite à la suivre. Je n’ose comprendre. Quelques pas, elle tourne à droite et s’évanouit. Je me dirige vers le coin. Elle m’attend à une dizaine de mètres, puis repart et s’enfonce à gauche. Elle me promène ainsi dans le dédale du village. Enfin, elle pénètre dans une maison en me faisant un dernier signe. J’hésite un instant et la suis.

Cinq femmes souriantes m’accueillent dans une grande pièce sans fenêtre, éclairée par une simple ouverture dans le plafond. L’aménagement est sobre: à gauche, un grand meuble pour les accessoires culinaires; à droite, un petit meuble bas et, suspendue au plafond, une carcasse de chèvre. Elles me regardent avec de grands sourires, puis m’offrent un bol de thé au beurre rance que je déguste lentement. Silences. Enfin, l’une d’entre elles, très intimidée s’approche de moi et, désignant mon sac photo, me fait comprendre qu’elles voudraient que je leur fasse des Polaroïd. 

Je fais signe que oui et immédiatement tout s’anime : elles défont leurs cheveux, se recoiffent, changent de robe, appellent leurs enfants qu’elles habillent de vêtements propres, se parent de bijoux. Puis prennent la pose.
Je leur laisserai une douzaine de photos et boirai un deuxième bol de thé avant de les quitter, emportant plein d’images de sourires dans les yeux.
Dans tous mes voyages, la photo instantanée a permis des contacts privilégiés, là où la parole s’avérait impuissante. Elle crée une relation fortement personnelle et permet souvent de pénétrer dans l’intimité des coutumes sans créer l’insupportable sentiment d’une intrusion forcée.


                       

Si le Dalaï Lama a rendu hommage au Mustang en le décrivant comme un des rares lieux où la tradition du bouddhisme tibétain avait survécu intacte, il n’en est pas mois vrai que, comme dans beaucoup d’autres régions bouddhistes, la foi religieuse est teintée de vieilles croyances chamanistes. Des cornes de bêtes protègent souvent les maisons et aucun voyage ne se fait sans rituel protecteur.


                      

Derrière une butte se découpe le majestueux chorten qui marque l’approche de Tsarang, deuxième ville du pays de Lo, où les souverains depuis des siècles ont conservé leur seconde résidence.
Décoré de grandes bandes verticales de peintures grises, ocres et blanches, le monastère domine la cité et abrite de somptueuses tangkas anciennes et de nombreuses sculptures datant de sa fondation au 15ème siècle; nous le visiterons le lendemain matin, à l'heure où les bruits des trompes et des conques couvrent parfois les chants des moines récitant les poujas.

Ce soir, Tsemang Betsi, cousin du roi, nous accueille dans sa maison à deux étages. La cour centrale est bordée d’un balcon couvert sur lequel s’ouvrent toutes les pièces d’habitation : les salons, la salle à manger, les chambres et la salle de prière richement décorée de tapis, de bois sculptés et d’anciens livres de prières. Toute la maison baigne dans un curieux mélange d’odeurs de fumées et de viande cuite, de lait rance, de senteurs d’herbes et des effluves du bétail qui occupe le rez-de-chaussée, à côté des cuisines. En savourant une grande coupe de chang (bière locale), nous écouterons Tsemang Betsi nous expliquer (en parfait anglais) l’effondrement économique que traverse son pays depuis la fin du commerce du sel.


                    

Lo Mantang, la capitale, la cité mythique décrite par Peissel, représentait l’aboutissement du voyage. Nous l’avons découverte, presque par surprise, sous un ciel d’orage, du haut du petit col qui domine un élargissement de la vallée nommé "plaine de la Prière".
Le vent soufflait si fort qu'il arrachait les drapeaux de prières; et nous restions immobiles, fascinés, contemplant au milieu de ses maigres cultures cette cité d'à peine mille habitants, plantée depuis des siècles dans un des lieux les plus arides et les plus hostiles de la planète.
Aucun confort, pas d'électricité, pas de liens avec les richesses du monde moderne; quel détachement, quelle sérénité magique, quelles contraintes pouvaient bien pousser ses habitants à vivre au bout du monde ?


                     

Depuis toujours, Lo Mantang reste blottie derrière une épaisse muraille destinée à protéger ses richesses des attaques de brigands. Une seule porte permet l'entrée dans la ville; c'est par elle que le bétail rentre chaque soir dans un ordre immuable : les vaches et les ânes, les chevaux puis les chèvres. C'est par cette même porte que nous pénétrons dans l'enchevêtrement des étroites ruelles qui forment un complexe labyrinthe entre les maisons de pierres et de pisé, les temples et le palais.

Si les constructions sont simples, nous restons rêveurs en contemplant les piliers de Tugchen Gompa : ils mesurent 8 m de haut et sont formés d'une seule pièce de bois ; or nous n'avons pas rencontré un seul arbre depuis le début du voyage.
L'autre grand temple, celui de Jampa renferme un Bouddha de plus de 10 m de haut. Seuls les moines ayant accédé à la maîtrise ont le droit de contempler sa tête du haut des balcons supérieurs; les novices vivant au premier étage doivent se contenter de la vue des pieds et du bas du corps. De superbes peintures noires, ocre et rouge foncé créent une atmosphère de recueillement profond. 


                      

Comme la plupart des maisons des montagnes himalayennes, celles de Lo Mantang disposent de toits plats destinés à conserver les réserves de bois. La richesse de l'habitation peut souvent se mesurer à la hauteur des stocks entreposés. Aujourd'hui, le déboisement des montagnes est tel que l'approvisionnement devient problématique.
La ville ne dispose que de quatre points d'eau, forçant les habitants à d'incessants ballets de cruches et de jerrycans.


                      

Pendant l'été, les réjouissances sont nombreuses dans la cité : théâtres et musiciens rassemblent une grande partie de la population dans les ruelles et sur les petites places. Les femmes parées de leurs bijoux discutent en riant, les enfants jouent en tous sens et les hommes regroupés contemplent.


                     

La tenue traditionnelle tibétaine portée par la plupart des femmes mustani comporte un long et épais tablier formé d'étroites broderies multicolores horizontales.


                    

Le monastère de Nangyal situé à un quart d'heure de marche de Lo Mantang reprend l'architecture classique des monastères tibétains avec sa grande cour intérieure bordée sur deux étages des chambres des moines. Le temple principal se situe en face de l'entrée et contient les livres de prière et les objets sacrés. 

Jadis très prospères, la plupart des monastères du Mustang sont aujourd'hui dans un triste état de délabrement. La fin du commerce du sel et de la richesse du pays a contraint la quasi-totalité de la population à se consacrer aux tâches agricoles de subsistance. Les moines sont devenus peu nombreux et ne peuvent généralement, entre les travaux des champs, consacrer que quelques jours par mois à la prière et à l'entretien des lieux de culte. On raconte que le monastère de Tsarang a compté jusqu'à 1000 moines. Il en reste 45. À temps partiel.


                      

Le Mustang, pauvre en ressources, mais riche en traditions cherche sa voie. Jadis lieu de passage et de commerce, il n'est plus aujourd'hui qu'un cul-de-sac aride. Province du Népal, il n'en reçoit que peu d'aide économique. On prétend même que 92% des taxes payées par les visiteurs (70 USD par jour de présence) lui échappent.

Jusqu'à présent, en limitant drastiquement le nombre de visiteurs, le Mustang s'est privé de ressources faciles mais est arrivé à préserver jalousement son identité et son authenticité.

(1998)